Entraves d’un parcours scolaire non linéaire

Lors de ces 5 derniers mois, nous avons mené une recherche sur la commune de Thônex. Le sujet de notre travail est celui des jeunes en rupture de formation. Pour pouvoir comprendre et avancer sur notre recherche, nous avons dû définir la rupture à Genève.

Selon plusieurs articles parus sur le canton de Genève, un individu en rupture de formation ne possède pas de diplôme de secondaire II et n’a pas de travail. Il est suivi par des mesures d’accueil comme celles de l’office pour l’Orientation, la Formation Professionnelle et Continue (OFPC).

Avant de présenter les portraits des jeunes que nous avons rencontrés, il est important d’éclairer la question de la jeunesse d’antan et son évolution. La jeunesse d’aujourd’hui n’est pas la même qu’il y a quelques années. À l’époque, la jeunesse “durait” moins longtemps. Très vite, les individus devenaient autonomes et travaillaient pour subvenir à leurs besoins et ceux de leur famille. Les étapes du passage de la jeunesse au monde des adultes étaient plus claires et plus marquées dans le temps. Les individus se sentaient plus rapidement adultes.

Aujourd’hui, la jeunesse dure plus longtemps et le passage à la vie adulte est plus flou. Les étapes sont moins tranchées dans le temps et il est plus difficile de définir le moment exact où individu atteint l’âge adulte. Les formations se font de plus en plus longues et deviennent indispensables afin de décrocher un emploi. De ce fait, l’autonomie financière arrive plus tard, les jeunes adultes restent plus longtemps dépendants de leurs parents et le départ du cocon familial est plus tardif.

Selon les travaux du Service de la recherche en éducation le contexte genevois est particulier. En effet, ce canton connaît   depuis plusieurs années un phénomène de tertiarisation de l’économie et une hausse des qualifications nécessaires à l’obtention d’un emploi. Ainsi, les entreprises recherchent une main-d’oeuvre particulièrement qualifiée, rendant la recherche d’emploi plus ardue pour les jeunes sans qualification.

En effet, les employeurs demandent de plus en plus des diplômes comme les certificats de maturité gymnasiale et de culture générale. Les certificats professionnels sont plus rares à Genève que dans le reste de la Suisse.  D’ailleurs, l’insertion sur le marché du travail est une difficulté pour les jeunes sans qualification. Ceux-ci connaissent une insertion sociale et professionnelle plus difficile, car la majorité des jeunes sortent avec une certification ce qui rend la course à l’emploi plus difficile pour eux.

Environ 9 jeunes sur 10 terminent une formation de niveau secondaire 2, tant en Suisse qu’à Genève.”

Aujourd’hui, ne pas posséder de diplôme de secondaire II représente une difficulté pour l’avenir professionnel. À Genève, le système de formation et le marché du travail sont plutôt intégrateurs, cependant ceux qui n’ont pas de certification se retrouvent dans une situation fortement péjorée. Le diplôme représente ainsi une norme du point de vue du système éducatif ainsi que du système de l’emploi.

“Plus de 40% sont occupés par des personnes qui possèdent un niveau de formation tertiaire”

“Cette évolution de l’emploi vers des professions hautement qualifiées est assez sensible dans le canton de Genève.”

Pour notre étude, nous nous sommes concentrés sur deux jeunes de Thônex au parcours assez différents, en rupture de formation. Nous avons pu entendre les témoignages d’Ivan, 20 ans et de Soraya, 17 ans, qui nous ont retracé leur parcours de formation ainsi que les difficultés auxquelles ils font face. Nous voulions par ce procédé mieux comprendre les tenants et aboutissants d’une situation définie comme “en rupture”.

Ivan

Une motivation hors du commun

“Je ne réalisais pas vraiment l’importance que les études avaient”

Lors de notre première rencontre avec Ivan, le jeune homme arrive seul et est plutôt confiant. Nous l’avons rencontré à Thônex, dans une boulangerie située sur la place Graveson. Nous commençons la discussion en abordant chaque étape importante dans l’avancement de son parcours sous la forme d’une ligne temporelle. Sur cette ligne, figure les dates et les moments significatifs que le jeune a souhaité mettre en avant lors de notre rencontre. Ces derniers ont été importants dans le chemin qu’il a parcouru entre le moment de sa rupture à aujourd’hui. Ivan nous raconte son parcours depuis le cycle. Il se qualifie de bon élève, il était assez doué, mais il n’avait jamais été vraiment motivé. Toutefois, grâce à sa facilité, Ivan s’inscrit à l’école de commerce bien que son professeur d’allemand le lui déconseille.

“Mon prof d’allemand m’a découragé d’aller en école de commerce. Enfin, il disait c’est n’importe quoi, le CFC il ne sert à rien.”

Ivan est né au mois de septembre, il était âgé de 14 ans en commençant l’école de commerce. Dû à son jeune âge et à un manque de motivation, il ne réalise pas l’importance des études : “je ne réalisais pas vraiment l’importance que les études avaient, en plus, je n’étais pas vraiment motivé du coup ça faisait deux facteurs qui faisaient que l’école n’était pas trop faite pour moi.”

Il redouble son année. Ivan recommence alors sa 1ère et la réussit tout comme la seconde année. Les cours en espace entreprise lui plaisent plus que la théorie.

C : “Tu préfères être sur le terrain ?”

Ivan : “exactement […] ça m’intéressait beaucoup plus”.

Arrivé en troisième et dernière année, les absences et les retards refont surface et s’accumulent. Au mois de mars, Ivan explique qu’il se fait expulser de l’école en raison de ses absences. Cette exclusion ne lui permet plus de bénéficier des allocations familiales, ce qui, par conséquent, met en difficulté sa famille, particulièrement sa mère.

“Elle me menace de me mettre à la porte. C’est pour ça que je recherche un travail”.

Ivan nous raconte que pour aider sa mère, ce dernier décide de chercher un travail. Il est alors pris comme livreur dans un restaurant. Malheureusement, le jeune homme dit : “je livre un peu par-ci par-là parce que mon patron m’appelle quand il a besoin de moi […], mais c’est trop petit encore pour que ça me maintienne “. Lorsqu’il nous parle de sa famille, il nous explique que ses frères sont à l’université et que son parcours fait un peu “tache”. On peut voir que Ivan subit deux types de pression à la maison. Tout d’abord, celui de ne pas être un fardeau pour sa mère et ensuite celui de devoir réussir aussi bien que ses frères.

“Tant que j’ai le CFC à la fin de l’année, si j’ai le CFC c’est bon quoi. C’est ça qui compte.”

Le jeune homme reste, toutefois motivé pour obtenir son “papier” c’est pourquoi il s’inscrit comme candidat libre à l’école de commerce. Bien qu’il n’ait jamais quitté l’école, Ivan se sent en rupture, car il n’a toujours pas obtenu son CFC contrairement à ses frères qui sont en étude supérieure.

Il tient à passer ses examens de fin d’année au mois de juin, car comme il nous le dit clairement : “le papier faut l’avoir c’est surtout ça en fait. Moi c’est pas vraiment mon rêve d’avoir un CFC, mais faut l’avoir.”

Soraya

Stage plus vite que son ombre

Par la suite, nous avons rencontré Soraya, 17 ans. Nous savions que l’entretien allait être différent, car le TSHM nous avait expliqué que la jeune fille était plus réservée. C’est pourquoi nous lui avons proposé de venir avec une amie pour qu’elle se sente plus à l’aise. L’entretien se déroule dans la boulangerie qui se situe sur la place Graveson. La jeune fille arrive avec son amie, nous lui proposons quelque chose à boire avant de commencer la discussion.

“Je n’avais plus envie d’aller à l’école”

Comme nous l’avons fait avec Ivan, nous introduisons la discussion en lui présentant la ligne temporelle. Soraya commence par nous parler du cycle. La jeune fille nous raconte qu’elle était bonne élève, mais la dernière année se complique pour elle :

“J’étais bonne à l’école, au cycle, j’étais dans le meilleur niveau, mais avec mes fréquentations, la dernière année j’ai fait n’importe quoi.”

Elle nous explique que son comportement et ses notes de dernière année ne lui permettent pas d’aller à l’école de commerce, son premier choix. De ce fait, elle a dû se réorienter sur plusieurs stages afin de trouver un apprentissage.

“J’ai fait à peu près 7 stages”

Ensuite, la jeune fille est envoyée dans un internat où elle y reste moins d’un an.

Ça ne m’a vraiment pas plu. Ce n’était pas un endroit pour moi. Je trouvais, parce que … Je te jure, ils m’ont mis dans un truc de fou”. De retour à Genève, la jeune fille se dirige vers un CFC.

Elle nous parle de son séjour en internat comme d’une mauvaise expérience, mais qui lui a néanmoins permis de se ressaisir et de trouver la motivation pour chercher des stages. Suite à ce moment de flottement, elle réalise que ne rien faire n’est plus une possibilité. Sa mère l’encourage également à faire des démarches pour ne pas rester “sans rien faire”.

Elle va à l’Université Ouvrière de Genève (UOG) pour faire une remise à niveau en mathématique et français. Soutenue par sa mère, Soraya s’inscrit également à l’OFPC. Elle rencontre une conseillère qui l’aide pour les lettres de motivation et lui donne une liste des entreprises à contacter.

“Elle m’aide par rapport aux lettres de motivation, etc. Enfin, c’est elle qui me donne des listes où il y avait plusieurs entreprises, où je devais appeler pour avoir des stages ou autre”. La conseillère l’oriente vers le domaine d’assistante dentaire.

Suite à cela, Soraya fait plusieurs stages dans plusieurs domaines, dont celui d’assistante dentaire qui lui plait.

“Je veux juste mon CFC.”

Lors de l’entretien, Soraya explique qu’elle connaît des personnes, dont quelques amies qui sont dans la même situation qu’elle. Elles s’entraident pour les recherches et les CV. Néanmoins, Soraya nous explique que : “Y a pas tout le monde qui fait, faut être motivé pour faire ça, la plupart des gens autour de moi ne sont pas motivés.”

Toutefois, Soraya nous explique qu’elle se sent en rupture de formation : “je suis en rupture de formation […] parce que je ne fais rien.”

À la fin de l’entretien, la jeune fille nous fait part de son envie d’avoir une place d’apprentissage : “je suis en train de postuler […] pour 2019″ et obtenir son CFC.

TSHM

“Eux ils sont plutôt dans les petits boulots”

Nous nous sommes par la suite demandés comment ces deux jeunes sollicitent les ressources à leur disposition, qu’elles soient familiales, personnelles ou encore celles mises en place par la commune de Thônex. En analysant les entretiens, nous avons observé des similitudes dans leurs témoignages.  Il nous semblait intéressant de rejoindre les points de vue afin de mettre en avant les profils contrastés de ces deux jeunes.

Les TSHM de Thônex forment une petite équipe de 3 travailleurs sociaux mandatés par la commune. Ils accompagnent les jeunes de 12 à 25 ans en rupture au travers de projets collectifs et de suivis individualisés.

Ivan sollicite les TSHM seulement pour des petits jobs, car selon lui, “ça peut apporter des expériences professionnelles”. Toutefois, pour lui, les TSHM ne sont pas une grande ressource.

En discutant avec Soraya, nous avons pu mieux comprendre la façon dont les TSHM prennent contact avec les jeunes : “les TSHM, je les ai connus ici à la place Graveson, voilà.. […] ils sont venus directement nous parler…aborder le sujet quoi.”. Mais également ce qu’ils proposent aux jeunes et l’utilisation qu’ils font des moyens mis à leur disposition :

M : “Et toi t’es allée un peu vers eux pour les solliciter pour des lettres de motivation, des CV ?”

Soraya : “Non pas trop…mais plus pour les jobs, etc.”

Les réponses des jeunes nous montrent leur méconnaissance des prestations fournies par les TSHM. Nous l’avons notamment vu à travers le fait qu’ils ne les utilisent que pour de petits jobs.

Action

“Je vais des fois à Actions Trois Chêne […] pour les lettres.”

Ivan et Soraya se rendent rarement à Trois Chêne pour l’Emploi. Lorsqu’ils y vont, ils demandent de l’aide pour faire des CV et lettres de motivations. Ivan a conscience des limites de ce que peut proposer “Action Trois Chêne” et nous dit : “c’est à moi de faire la part des choses pour trouver un travail j’ai pas vraiment d’aide à ce niveau-là. […] C’est à moi de me motiver.” démontrant bien le fait qu’il pense que tout repose sur ses épaules, même si d’autres paramètres sont à prendre en compte, tel que le contexte genevois, l’éducation, le contexte familial, etc.

Soraya est, quant à elle, déjà suivie par l’OFPC qui propose les mêmes prestations, elle se rend donc là-bas uniquement quand elle n’a pas de rendez-vous à l’OFPC.

En parlant de l’OFPC, elle a pu nous expliquer quelle utilisation elle en faisait, à savoir : “Je suis inscrite à l’OFPC, et j’ai parlé un peu avec la dame qui me suit, et elle m’a proposé assistante dentaire parce que genre, d’autres filles ça leur avait vraiment plu le domaine après elle m’a dit essaie si ça te plaît voilà..Après j’ai essayé ça m’a plu et voilà.”

Amis

“J’ai des amis avec qui je peux réviser”

Ivan peut également faire appel à ses camarades pour l’aider à réviser. Le jeune homme nous dit clairement : “C’est à moi de me débrouiller pour me préparer aux examens en fin d’année. Je dois me débrouiller moi tout seul, ou avec mes camarades éventuellement que je connais en troisième année pour m’aider”.

“Je reste avec deux copines et on est toujours en train de s’aider, trouver l’une pour l’autre des stages, si on a des informations on se dit” (Soraya)

Comme nous l’avons évoqué, Soraya fait appel à son réseau d’amies pour s’entraider dans la recherche de stages. Elles se partagent leurs informations, pour essayer d’aller de l’avant. Elles sont une source de motivation les unes pour les autres.

Opportunités

“Je fais beaucoup de petits jobs qu’ils proposent”

A Thônex, l’équipe de TSHM propose aux jeunes de la commune plusieurs types de petits jobs en partenariat avec les entreprises locales. Soraya comme Ivan sont plutôt adeptes de ce genre de petits mandats. Dans le cas de Soraya cela lui permet d’expérimenter le monde professionnel et ses différents aspects.  Ivan les utilise afin de gagner un peu d’argent pour aider sa famille.

En revanche, certaines opportunités ne sont pas forcément utilisées.

Ivan semble idéaliser ses frères et notamment leur réussite, ce qui semble être une des forces dans sa motivation à obtenir son certificat ainsi que le pousser à vouloir faire de même. De plus, il pourrait utiliser leur aide, ayant plus ou moins le même parcours estudiantin que lui, mais ne le fait pas, on peut donc voir ici la pression qu’il semble ressentir à faire exactement la même chose voire mieux qu’eux. De ce fait, il essaie de se débrouiller par lui-même.

 N: “Tu demandes un peu de l’aide à tes frères?”

Ivan : “Non, pas vraiment non, j’arrive un peu toujours à me débrouiller.”

Les stages sont des opportunités de découvrir le monde professionnel  pour Soraya, et ainsi lui permettre de mieux cibler ses centres d’intérêt dans ses démarches de recherche de place d’apprentissage.  

Le projet “Des Marches à Venir” proposé par l’équipe TSHM de “Chêne and Co” pourrait être une opportunité pour les deux jeunes, mais il n’est accessible aux jeunes de Thônex. Cela réduit les dispositifs mis à leur disposition sur leur commune. Selon un TSHM de “Chêne et Co”:

“Un jeune quand il vient et qu’il nous dit qu’il est de Thônex, on leur dit qu’il y a des TSHM sur Thônex s’ils ne les connaissent pas et on le renvoie vers Thônex.”

Projections

“Je ne voudrais pas me reloger à Thônex quoi.”

En terminant nos entretiens, nous avons demandé aux deux jeunes comment ils se projettent dans l’avenir professionnel et sur la commune de Thônex. Nous avons eu des échos, lors de notre visite, sur les difficultés rencontrées par les habitants et il nous semblait intéressant d’avoir la perception de jeunes sur ces difficultés et l’image qu’ils ont de leur commune.

Soraya et Ivan ont tous les deux grandi dans la commune de Thônex depuis leur plus jeune âge. Ils ont vu des changements dans leur quartier. Pour eux, ils manquent des infrastructures de rassemblement pour les jeunes.

Les deux jeunes gens se projettent avec leur CFC en poche, un appartement et un travail, mais ne souhaitent pas se reloger à Thônex.

 “Pour me reloger, je ne voudrais pas me reloger à Thônex quoi.” (Ivan)

Non pas du tout, pas du tout, vraiment pas du tout. Non, c’est non, dès que j’ai la possibilité d’avoir un appartement, je ne vais pas … c’est mort” (Soraya)

Bibliographie

  • Service de la recherche en éducation département de l’instruction publique, de la culture et du sport (SRED). (2014).  Jeunes abandonnant prématurément leur formation au secondaire II à Genève. Edition : Etat de Genève.
  • Service de la recherche en éducation département de l’instruction publique, de la culture et du sport (SRED). (2014). Les parcours de formation des jeunes en difficultés scolaires à la fin du cycle d’orientation. Edition : Etat de Genève.
  • Service de la recherche en éducation département de l’instruction publique, de la culture et du sport (SRED). (2015). Quels sont les facteurs de risques et les raisons invoquées pour le décrochage scolaire ? : Résultats d’une enquête menée à Genève (2013-2014). Edition : Etat de Genève.
  • Wicht, L. (2018). Les épreuves de la transition juvénile dans une société hypermoderne (Module OASIS-MAP). Genève: HES-SO, Haute Ecole de Travail Social.

Réalisation

Charlotte Bavaresco (HETS Genève), Manon Zurcher (HETS Genève), Nicolas Schürch (HETS Genève), Nurul Spälti (HETS Genève)

 

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