Expérimenter l’espace public de sa commune

Durant notre jeunesse, nous sommes souvent amenés à faire des expériences que ce soit de manière individuelle ou en groupe. Le quartier dans lequel nous vivons nous permet d’explorer le monde. Il sert de passage entre le « dedans » et le « dehors ». Il se transforme ainsi en « un cosmos », en un lieu sécurisant et rassurant, tout en nous permettant de construire notre identité (Gilles Henry, 2007).

Nous nous sommes alors intéressés à comment les jeunes investissaient leur quartier, comment ils l’exploraient. Afin de comprendre l’usage du territoire par les jeunes, nous avons utilisé deux outils de recueil d’analyse, qui sont la cartographie et les entretiens avec les jeunes. Ces deux outils nous ont permis de nous immerger dans les déplacements des jeunes et de constater qu’ils sont partout.

Parmi ces jeunes se trouvaient Ignatz, Julia, Pierre, Francesco et Melchior.

Ignatz est un jeune de 20 ans qui habite à Curé-Desclouds. Il est actuellement à l’École de Culture Générale pour Adultes à Jean-Piaget et souhaiterait intégrer la Haute École de Travail Social. (Couleur bleue)

Julia a 20 ans et habite derrière la place Graveson, depuis l’âge de 9 ans. Elle étudie à l’École de Commerce d et souhaiterait être employée de commerce, mais se questionne au sujet du domaine qu’elle aimerait exercer. (Couleur jaune)

Pierre est âgé de 18 ans et habite depuis toujours à la place Graveson. Étudiant en dernière année au Collège Claparède, il souhaiterait intégrer la Haute École de Gestion. (Couleur rouge)

Francesco a 17 ans, il vit à proximité de la douane de Moillesullaz. Il est à l’École de Commerce de Raymond-Uldry, en deuxième année. Pour l’instant, il ne sait pas ce qu’il souhaite faire plus tard. (Couleur orange)

Melchior a 17 ans, il habite depuis 2 ans et demi, dans le même immeuble que Francesco. Avant, il vivait à Gaillard, en France voisine. Il vient de commencer son apprentissage en ferblanterie. (Couleur beige)

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La cartographie nous montre que le point commun entre ces jeunes, est que pour une raison ou pour une autre, ils sont tous amenés à converger vers Graveson. Or, le résultat nous indique que les jeunes investissent d’autres lieux. Une étude similaire menée à Toulouse a conclu que : « Le travail de cartographie permet de révéler que l’ensemble du territoire de la ville est couvert par une présence jeune, et de conclure que, finalement, les jeunes dispersés dans les espaces publics urbains sont partout » (Ruel.S, Border.V, Sahuc.P&Boutineau.G, 2018). Pour analyser ces mécanismes, nous allons nous appuyer sur les notions suivantes : le « non-lieu et le micro-lieu » et les « lieux pour les jeunes » ainsi que les « lieux utilisés par les jeunes ». Ces apports vont nous permettre de comprendre quelles sont les raisons qui poussent les jeunes à investir ces lieux de ces façons.

Le « non-lieu » est défini comme étant un lieu de passage ou aucune interaction n’intervient entre les personnes qui se croisent (Gilles Henry, 2007), par exemple au centre commercial. À l’inverse, les « micros-lieux » sont des lieux de développement d’expériences entre soi et d’expérience collective. Les jeunes se réunissent pour une tâche commune comme discuter. Ils partagent des moments de convivialité et partagent des sentiments communs, tels que celui d’appartenance ou celui de penser de la même manière. Selon l’auteur, les « micros-lieux » sont souvent propices à de la transgression (dégradation de bien public, nuisance sonore, deal, bagarres, etc.), ce qui fait émerger des conflits d’intérêts que ce soit au niveau du voisinage ou au niveau des médias qui renforcent le sentiment d’insécurité. Selon la grandeur du quartier, la régulation spontanée devient complexe, ce qui fait intervenir une tierce personne qui est souvent un représentant de la police (Gilles Henry, 2007).

Les « lieux pour les jeunes » sont des espaces créés pour eux et mis à leur disposition par la commune. Ils sont la plupart du temps encadrés par des professionnels sociaux. Les « lieux utilisés par les jeunes » sont des espaces publics qu’ils s’approprient et qu’ils ne leur appartiennent pas.

Nous allons à présent décortiquer ce qui se passe à la place Graveson.

Graveson

Lieu de convergence des jeunes

L’usage de Graveson

Les échanges avec les jeunes nous ont permis de distinguer qu’ils investissaient de manière différente la place Graveson. En effet, nous avons constaté qu’ils l’utilisaient soit comme lieu de passage, soit comme lieu de rendez-vous ou encore comme lieu de socialisation.

Julia utilise cette place comme lieu de passage, même si parfois elle est amenée à y rester uniquement lorsqu’un bref échange a lieu entre elle et ses pairs : « Je passe fréquemment par cette place vue que c’est proche de chez moi, mais je ne traîne pas réellement là-bas. J’y reste que lorsque je croise de vieilles connaissances ou des proches ». Les amis d’Ignatz étant éparpillés sur la commune de Thônex, ils se donnent rendez-vous à la place Graveson, qui est leur lieu central : « On se rejoint tous à la place ». Ce résultat nous amène à la conclusion que cette place est définie pour eux, comme étant un « non-lieu » étant donné qu’il n’y a aucun processus de socialisation, « l’espace public urbain devient dans ce cas un instrument fonctionnel pour atteindre la destination fixée » (Ruel.S, Border.V, Sahuc.P&Boutineau.G, 2018).

Quant à Pierre, Francesco et Melchior cet endroit représente pour eux  un « micro-lieu ». En effet, ils l’utilisent comme un lieu de rassemblement, de socialisation, d’expériences :

« C’est le fait qu’on se retrouve depuis toujours avec les jeunes d’ici. À l’ancienne, il y avait une autre place qu’on appréciait beaucoup plus parce que cette place maintenant fait trop skateurs… mais depuis petit c’est comme ça, on jouait à cache cache, au foot, ce n’était pas la même infrastructure. Peu de personnes ont déménagé et même ceux qui ont déménagé se retrouvent ici. Maintenant, je me pose juste, mais on se fait des petites passes de foot, on écoute de la musique » (Pierre).

« Bah on reste, on est posés avec mes potes et on parle. Les autres gens font leurs trucs » (Francesco).

« C’est le square, c’est là où tout le monde traîne. Je n’aime pas forcément grand-chose à part qu’il y a du monde » (Melchior).

La place Graveson a été entièrement rénovée en 2014. Sa particularité est qu’elle soit devenue une place bétonnée, ce qui provoque des nuisances sonores ainsi que de la résonance. Il se peut que lors de certaines soirées, les jeunes qui investissent ce lieu fassent beaucoup de bruit, ce qui peut déranger le voisinage. L’accessibilité sonore remet en cause les limites du public et du privé. Elle est caractérisée par le fait que certains groupes stationnent dans l’espace public et ont des échanges sonores qui entrent dans l’espace privé(Chelkoff et al., 1988). Par exemple, lorsqu’un groupe de jeune “squatte” le bas d’un immeuble, le bruit produit par ces derniers peut se faire entendre par les résidents.

Julia nous dit qu’elle pense que les jeunes ne se rendent pas vraiment compte qu’ils peuvent déranger le voisinage et que vu que la place Graveson est faite en béton, elle résonne énormément ce qui accentue les nuisances sonores.

Pierre ajoute : « Quand je suis avec mes potes, je demande toujours à ce qu’il n’y ait pas de bruit, car j’ai mes parents qui habitent là. Beaucoup de gens qui viennent ici n’ont pas leurs parents qui habitent là. Les miens quand ils veulent dormir avec le bruit, ils n’arrivent pas ».

Réaction sociale

Ces sonorités provoquent des réactions sociales de la part du voisinage. La régulation spontanée entre les jeunes et les habitants est parfois délicate, car la communication entre eux n’est pas évidente.

D’après Francesco : « Ils ne nous aiment pas, ils n’aiment pas les jeunes. On peut regarder sur Facebook à chaque fois : “Ouais, Thônex brûle de poubelle, nuisance sonore, etc.” ». Il imagine que c’est cette image que les habitants ont des jeunes et qu’ils ne cherchent pas à apprendre à les connaitre. Pierre estime que : « Le problème des habitants est qu’ils ne parlent pas assez et ils pensent à appeler directement la police, la police est à côté et vient vite ».

Contrôle social

Les personnes mandatées par la commune qui interviennent pour réguler la place Graveson sont la police, les travailleurs sociaux hors mur (TSHM) et les correspondants de nuit. Les jeunes rencontrés qui utilisent cette place nous ont informés qu’ils étaient souvent confrontés à des contrôles de police :

« Je me suis habituée, c’est devenu une habitude, mais qu’ils arrêtent de nous contrôler 5 fois par jour » (Francesco). Pierre ajoute : « Il y a des policiers respectueux ça ne gêne pas de collaborer avec eux, mais ceux qui viennent pour le simple plaisir de casser la tête aux jeunes, de contrôler bêtement. Alors qu’ils savent qui sont les jeunes qui font des trucs bien et des trucs mauvais. Ils savent ceux qui sont fichés. Tu sais que la personne est propre, mais que tu viens l’embêter tous les jours, pas tout les jours, mais 3-4 fois par semaine, c’est ça les relations que je n’aime pas trop. Depuis que j’ai 18 ans. J’évite de me faire contrôler. Je ne me cache pas d’eux. S’ils sont là, je ne vais pas rester, car je sais qu’ils vont venir me contrôler ».

Nous avons l’impression que les jeunes sont victimes de la tolérance zéro et qu’ils sont constamment contrôlés, à la limite du harcèlement pour qu’ils désertent la place Graveson.

Dans certaines situations, les forces de l’ordre sont amenées à réprimander les jeunes en les interdisant de territoire. Ce qui génère de l’incompréhension de la part de ces derniers.

 « Ce n’est pas juste, la place est pour tout le monde. S’ils ont fait cette place ici, c’est pour que les jeunes puissent parler, se poser. S’ils avaient voulu qu’on ne fasse pas de bruit, ils auraient pu la mettre autre part qu’au milieu de ces deux immeubles » (Francesco) ou encore « Je pense que ça ne sert à rien. Je ne vois pas pourquoi une personne devrait être interdite d’un certain endroit. Dans le sens, soit on interdit tout le monde soit personne ou appliquer des règles plus rigides pour que les jeunes n’aient plus envie de venir là. Mais bon, je ne trouve pas ça logique » (Julia).

D’autres moyens de contrôle dont nous avons connaissance sont mis en place comme des caméras ainsi qu’un panneau où est inscrits plusieurs interdictions comme le vélo, jouer au foot ou encore le bruit. Ignatz nous dit à ce sujet : « Ils ont certainement raison de dire qu’il n’y a pas droit au vélo sur la place. Parce qu’en pleine journée, il y a des gens qui passent, et je peux comprendre qu’on ne peut pas être sur une place à vélo alors qu’il y a des gens à pied, je suis d’accord ».

 Bien que la place Graveson soit un lieu central et utilisé par un bon nombre de jeunes, nous pouvons voir, grâce à notre cartographie que ces derniers se dispersent dans l’espace que ce soit dans des lieux conçus pour eux ou des lieux utilisés par eux.

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Espace pour les jeunes

Infrastructures sociales

La commune de Thônex a créé certaines infrastructures qui sont encadrées par des professionnels du social afin d’accueillir la jeunesse thônesienne. Lors des échanges avec les jeunes, ils nous ont parlé des infrastructures suivantes :

La Maison de Quartier de Thônex, le Spot situé à Chêne-Bourg, le bureau des TSHM et le local tenu par les correspondants de nuits.

Nous voyons une distinction entre les différents lieux au niveau de leur utilisation. En effet, nous pouvons voir que la Maison de Quartier de Thônex n’est pas investie par l’ensemble des jeunes rencontrés, contrairement au Spot.

Sa non-fréquentation est du d’une part à son emplacement géographique qui ne leur convient pas, « celle de Thônex elle est plus loin » (Francesco). Pierre ajoute : « Le Spot de Chêne-Bourg est beaucoup plus proche pour nous ». D’une autre part, Melchior nous dit aimer la relation qu’il a créé avec les animateurs du Spot et l’ambiance lui correspond davantage. Julia quant à elle nous dit : « Je préférais aller au Spot, car il y avait plus de filles ».

Le local des TSHM et la salle de sport sont considérés par les jeunes comme étant un « micro-lieu » de manière saisonnière ou sous un effet de groupe. En effet, Pierre nous dit : « Il y a un temps, j’y allais tout le temps, mais maintenant beaucoup moins. Là, on va y retourner parce qu’il fait froid, il y a déjà des jeunes qui commencent à y aller ». Francesco et Pierre malgré le fait qu’ils ont arrêté d’y aller, aiment beaucoup les activités proposées au local des TSHM. Francesco dit : « Franchement, je trouve que c’est cool, on se réunit tous, au local on fait des barbecues, des soirées FIFA, etc. ».

Malgré ces lieux existants, les jeunes nous font part du manque d’infrastructures qu’ils leur sont dédiées sur la commune. Julia nous raconte : « Je trouve que quand on est petits ça manque beaucoup d’activités. Je pense que c’est ça qui a fait que la plupart d’entre nous se sont éloignés, qu’on est allés voir ailleurs et que nous avons commencé à fréquenter des gens d’ailleurs ». Pierre ajoute : « il n’y en a pas assez », « à part les clubs de sport, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’activités ». Francesco quant à lui nous fait part de ses envies : « je trouve qu’il devrait rajouter un petit local pour que les jeunes puissent se poser comme ils veulent comme en France, ils ont un petit local pour aller se poser, une personne à une clé et s’est géré par les TSHM » ou « un endroit ou il n’y a pas de nuisance sonore, un endroit où les jeunes peuvent se poser tranquilles. On pourrait rajouter un centre, un endroit pour se muscler urbainement ».

Malgré le manque d’infrastructures pour eux, les jeunes arrivent tout de même à trouver du plaisir dans ce qui est mis à disposition pour eux. Lorsque ces infrastructures ne leur suffisent plus, nous pouvons voir que les jeunes investissent des lieux publics.

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Espaces utilisés par les jeunes

 Lieux de rassemblement et lieux de shopping

Le discours des jeunes nous a permis de distinguer deux types d’investissements des espaces publics : les lieux de rassemblement et lieux de shopping.

Les lieux de rassemblement sont des lieux de socialisation entre pairs, qui permettent aux jeunes de se construire leur identité grâce à des expériences (Ruel.S, Border.V, Sahuc.P&Boutineau.G, 2018). Il en ressort des entretiens que les jeunes apprécient fréquenter ces lieux, car cela leur permet de se retrouver entre eux, d’échanger, de se créer des souvenirs et de partager des moments conviviaux.

Les lieux de rassemblement évoqués par les jeunes sont : le parking de Sous-Moulin, la Mairie de Thônex, Curé-Desclouds le parc Marcelly, le parc Floraire, le Petit-Senn, le centre commercial, les garages ou encore le lac ou le centre Ville.

Julia nous dit : « Je reste sur les Trois-Chênes en général, sinon en ville. À Chêne-Bougeries je reste au parc Stagni, au parc Sismondi pour faire des barbecues. Le parc Floraire, j’y vais, car il est joli. Autrement, je vais au Grand-Chêne, c’est un café vers la place Favre  », « A la mairie de Thônex c’est souvent les vendredis et lorsqu’on va là-bas on se pose pour jouer aux cartes, des choses comme ça. Ce que j’aime c’est le fait de se retrouver tous ensemble, de partager des moments ensemble. On se sent chez nous ». Francesco nous dit : « Je vais souvent à Curé-Desclouds, je vais chez ma tante ou sinon je vais rejoindre des amis ».

Les lieux de shopping s’étendent en France voisine. Ils concernent les restaurants et les supermarchés. Pour les jeunes excepté Melchior, ce sont des « non-lieux », car ils sont utilisés comme des lieux fonctionnels pour un but précis.

En effet, Ignatz, Julia, Pierre et Franceso se déplacent en France voisine pour les courses et les restaurants, pour des raisons économiques et de goûts. Ignatz nous dit à ce sujet : « Déjà pour aller faire les courses, et ça tout le monde va te le dire… (rire) et puis franchement depuis qu’il y a les tacos, on va tous en France. Ils sont meilleur et moins cher surtout ». Quant à Melchior, il y va pour les mêmes raisons, mais également, car il y vivait auparavant, « J’y vais pour voir mes potes, manger et faire les courses ».

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Conclusion

De cette recherche, nous avons conclu que l’utilisation de l’espace qu’il soit privé ou qu’il soit public fait partie de l’expérience de vie lorsqu’on est jeune. Ces lieux répondent au besoin des jeunes  de se retrouver en groupe et de partager des moments de convivialité. Toutefois, il en ressort de nos entretiens qu’un manque d’infrastructures est ressenti par ces derniers et qu’ils souhaitent de nouveaux aménagements afin qu’ils puissent s’épanouir, peut importe les saisons.

Il est nécessaire de comprendre que ce n’est pas parce qu’une commune va construire d’autres infrastructures sociales ou des espaces publics conçus spécialement pour les jeunes, qu’ils vont y aller et alors délaisser ceux déjà investis. Il serait donc plus judicieux de réfléchir à :

« Quel types d’espaces pouvons-nous créer pour accompagner les jeunes dans leur expériences de vie ? ».

Bibliographie

Henry, G. (2007). Le micro lieux appropriés sur le territoire du cercle familiale. Revue société et jeunesse en difficulté. Marseille : OpenEdition.

RUEL S., BORDES V., SAHUC P., BOUTINEAU G., (2018). ” Les espaces public urbains toulousains au prisme de la jeunesse : modes d’appropriation, usages et fonctions”. Enfances Famille Générations, Article sous presse, mise en ligne le 17 août 2018

Réalisation

Chryseida Barreira Rodrigues (Hets Genève) – Ali Cumar Axmed (Hets Genève) – Okba Ben Salem (Hets Genève) – Karim El Majdouba (Hets Genève) – Nadia Mouhassin (Hets Genève)

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