La réaction sociale, face à la jeunesse, incivilités et sentiment d’insécurité

Notre objet d’étude s’intéresse à la place Graveson, connue par le passé comme étant un point chaud de Thônex. On y trouvait d’importants délits et incivilités tels que : bagarres, insultes, deal, consommation, vols, entrées non-autorisées dans les immeubles adjacents à la place. La présence des jeunes, souvent problématique, a très vite engendré de l’insécurité auprès de la population. Ceci, bien que cette place ait été un lieu d’identification et de rencontres pour bon nombre d’entre eux.

Qu’est que la place évoque pour vous ?

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Mais qu’en est-il de cette place Graveson aujourd’hui ?  C’est au travers du regard des jeunes, des habitants et des services publics que nous avons décidé de répondre à cette question. Pour ce faire, nous leur avons demandés quelles étaient leurs visions actuelles par rapport à l’aménagement de la place, aux relations sociales, aux incivilités et au sentiment d’insécurité. Ainsi, cela nous a permis de faire un état des lieux sur notre thématique qui est : “la réaction sociale face à la jeunesse, incivilités et sentiment d’insécurité”.

Chamboredon (1971) a mis en lumière qu’une fois la population dérangée dans leur espace privé suite au bruit généré par la présence des jeunes dans l’espace public, celle-ci demande aux autorités compétentes d’intervenir. Ce mécanisme fait sens, car la commune de Thônex s’est trouvée dans une situation similaire avec la place Graveson. En effet, les autorités de cette commune ont répondu aux diverses problématiques “jeunesse” présentes sur ce lieu en lui apportant un nouvel aménagement et plus de sécurité. En s’appuyant sur Castel (2003), nous avons compris comment le concept d’insécurité civile (incivilités, vols, violences, etc.) pouvait renforcer le sentiment d’insécurité sociale (précarité et vulnérabilité sociale). Ces deux auteurs nous ont donc permis d’élaborer une compréhension éclairée de la réaction sociale tout comme des interventions mises en place par les partenaires auprès les jeunes.

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques précisions sont toutefois nécessaires. Les jeunes auxquels nous nous référons sont à la fois des utilisateurs de la place Graveson, mais aussi des adolescents l’ayant fréquentée par le passé. Les habitants interrogés résident depuis un certain temps dans les immeubles adjacents à la place Graveson. Nous avons sollicité divers services publics de Thônex, c’est-à-dire : les correspondants de nuit, les travailleurs sociaux hors murs, la police municipale et le service de la voirie. Le choix de ces professionnels s’est fait car tous, aussi différents soient-ils, peuvent être amenés à travailler sur cette place en étant autant dans l’observation que dans l’action.

Bati

Le bâti : des avis partagés sur le nouvel aménagement

Suite aux rénovations de la place Graveson en 2014, les jeunes, les habitants et les services publics ont pris conscience que la nouvelle infrastructure bétonnée de ce lieu provoque : nuisances sonores, résonance, présence de skateurs et chaleur en été. Les habitants et les services publics se rejoignent tous sur le fait que l’aménagement et le mobilier urbain ne semblent pas être adaptés. D’une part, certains d’entre eux estiment que les bancs sont mal construits pour les personnes âgées, que les poubelles ne sont pas pratiques et qu’il n’y a pas assez de végétation. D’autre part, ils évoquent également un manque de lumières surtout en soirée, se plaignent du bruit et de l’usure des bancs engendrée par les skateurs. En outre, ils apprécient la boîte à livres présente sur la place et l’utilisent.

Utilisation

Utilisation de la place : lieu de passage et lieu de rencontre

Les jeunes utilisent la place comme un lieu de rencontre en soirée, mais aussi comme lieu de passage à tout moment de la journée. Ils la fréquentent davantage en été. La place Graveson est un point stratégique pour eux, car c’est une place centrale proche de toutes commodités. Les jeunes entretiennent un sentiment d’appartenance à ce lieu. D’ailleurs, ils évoquent que la place Graveson est fréquentée par des jeunes de tout horizon (France voisine & communes genevoises) avec qui ils entretiennent de bonnes relations. En ce qui concerne les habitants, ils ont plutôt tendance à utiliser la place comme lieu de passage, notamment en journée. Le tram étant aux abords de la place Graveson, celle-ci est souvent utilisée comme point de rencontre stratégique pour ensuite se déplacer. Les habitants disent avoir remarqué que la place était fréquentée par des jeunes venant de France voisine ou d’autres communes alentours. Contrairement aux idées reçues, une habitante a verbalisé que les incivilités passées n’étaient pas seulement commises par des jeunes français. En effet, elle nomme qu’en réalité, les jeunes thônésiens ont également leur part de responsabilité. Les services publics considèrent la place Graveson comme un lieu de passage autant qu’un lieu de rencontre, c’est-à-dire un lieu où les gens se retrouvent et s’installent. Selon eux, les habitants de la commune font souvent un amalgame entre les incivilités et les Français. À ce propos, la police municipale exprime :

“ Une simple présence des jeunes, soi-disant de France, dérange ”

Incivilités

Incivilités : surtout des déchets et des nuisances sonores

La plupart des jeunes mettent en avant qu’ils ont l’impression que leur simple présence sur la place dérange les habitants. Ils expliquent que cela est sûrement dû aux incivilités qui peuvent en découler, notamment en terme de nuisances sonores et de déchets. Ceci d’autant plus qu’ils reconnaissent que la communication entre eux et les habitants n’est pas évidente. En ce qui concerne le règlement établi, visible à l’entrée de la place, les jeunes le transgressent notamment en consommant des substances illicites et en jouant au ballon, ce qui incommode les habitants et les commerçants. Les habitants de Thônex ont le même sentiment en ce qui concerne les incivilités. Pour la plupart, ce sont les insalubrités (déchets) et le bruit, notamment causé par les cris, les skateurs, l’infrastructure de la place et les ballons tapant contre les façades des immeubles qui dérangent le plus. En réaction à ces incivilités, une habitante a exprimé, par le passé, son mécontentement au travers d’insultes envers les jeunes. Voici comment elle l’exprime :

“ Je suis quelqu’un d’assez volcanique donc quand on me provoque, je me laisse pas marcher dessus ”

En matière de consommation de substances illicites et de deal sur la place Graveson, plusieurs habitants ont l’impression que cet aspect est toujours d’actualité. Néanmoins, nous retenons que les jeunes comme les habitants se rejoignent sur le fait que cette année, ces incivilités ont diminué et que la place est plus respectée grâce à l’augmentation de la présence policière, des TSHM et des correspondants de nuit. À ce sujet, le service de la voirie dit faire un gros travail de nettoyage sur la place Graveson concernant les insalubrités (déchets et tags). Néanmoins, il évoque comme tous les autres partenaires une amélioration au niveau du respect et de la propreté de ce lieu. Quant à la police municipale (APM), celle-ci a souligné une diminution des plaintes de bruit venant des habitants. En terme de stupéfiants, les APM mentionnent que certains jeunes en consomment. Ils précisent toutefois qu’en ce moment, il n’y a pas de trafic à signaler, contrairement à ce que pensent les habitants. Ils disent également que les caméras de protection, le système de sécurité réaménagé et leurs passages plus récurrents ont permis de rendre la place plus calme.

Sécurité

Sécurité sur la place Graveson, mais sentiment d’insécurité dans les parkings souterrains

De manière générale, les jeunes se sentent en sécurité sur la place Graveson comme l’expriment deux d’entre eux :

“ Rien ne peut nous arriver ”

“ Ah ouais, moi je suis en sécurité sur la place Graveson ”

À ce jour, les habitants de Thônex se sentent également en sécurité contrairement aux années passées comme nous l’a rapporté une habitante :

“ Je me sentais plus insécure la journée quand ils sont tous en bande là, à crier mon nom ”

Les habitants disent que cela est notamment dû à la mise en place de caméras de protection sur la place et à l’ajout des digicodes dans les immeubles adjacents. Certains d’entre eux mentionnent néanmoins que le dysfonctionnement des lumières au sol péjore leur sentiment de sécurité. D’après les riverains, le sentiment d’insécurité est surtout présent en soirée lorsqu’ils se retrouvent, non pas sur la place Graveson, mais dans les parkings souterrains de celle-ci. Les services publics se sentent en sécurité sur la place Graveson. Ceci dit, ils tiennent le même discours que les habitants par rapport à la sécurité d’autrui. En effet, de par leurs observations et leurs expériences, ils évoquent que le sentiment d’insécurité de la population thônésienne se fait surtout ressentir dans les parkings souterrains en soirée. La police municipale ajoute toutefois un élément en disant :

“ On a l’impression qu’aujourd’hui, rien qu’être un groupe de jeunes qui veut se réunir pour échanger calmement dégage une image d’insécurité aux gens ”

Diversité

Une diversité générationnelle qui occupe la place

Lorsque les jeunes occupent la place Graveson, ceux-ci se différencient par tranches d’âges. Par ailleurs, ils n’ont pas d’endroits définis pour s’y installer et la zone d’occupation se fait par ordre d’arrivée. Dans ce genre de moments, un jeune nous a également parlé des liens sociaux qu’il établit avec les personnes âgées traversant la place. Celui-ci évoque : 

“ Moi je sais qu’avec mes amis si on voit une vieille personne qui a du mal à porter ses cabas, on va l’aider ”

À ce jour, les jeunes comme les services publics (police municipale, correspondant de nuits et travailleurs sociaux hors murs) reconnaissent qu’ils entretiennent une bonne communication entre eux.

Mixité

Mixité sociale : différentes préférences pour investir la place

“ Thônex se donne du mal pour améliorer le lien social ”

Grâce à ces propos du service de la voirie, nous constatons que la commune de Thônex fait de son mieux pour améliorer le “vivre ensemble”. Par exemple, accompagnée des différents acteurs (correspondants de nuit, police municipale, service de cohésion sociale de la mairie), celle-ci se montre ouverte à organiser des réunions répondants aux besoins ou à la demande des habitants. D’ailleurs, une réunion mensuelle est agendée entre les divers services publics (APM, TSHM, CdNT). Ces derniers mentionnent que c’est une communication qui nécessite d’être entretenue afin d’avoir une vue d’ensemble sur la vie de la commune de Thônex.

En terme de divertissements, les habitants de Thônex mentionnent que des manifestations sont organisées sur la place Graveson dans un but participatif et de création de liens sociaux  (ThôNoël, Food trucks, etc.). Ils avouent cependant ne pas participer fréquemment à ces événements en raison d’une mauvaise transmission des informations et parce qu’ils ne ressentent que peu le besoin d’échanges collectifs.

À ce propos, un habitant a verbalisé cet aspect :

“ La cohésion sociale peut exister, mais qu’il faut vouloir la créer ”

Les services publics rejoignent cette idée en disant que les voisins ne communiquent plus entre eux, qu’ils ne cherchent pas vraiment à se voir et quand ils se croisent, ceux-ci n’ont pas forcément envie de discuter. Cela nous amène à penser qu’aujourd’hui, les individus ont tendance à privilégier un mode de vie plutôt individuel que collectif. D’ailleurs, cela explique peut-être pourquoi les habitants, lors de petites altercations avec les jeunes, ont tendance à faire recours aux autorités plutôt que d’entrer en dialogue avec eux.

Idéal

Dans un idéal, comment verriez-vous vivre cette place ?

CONCLUSION

Le développement transversal de cette analyse a permis de mettre en exergue que la réaction sociale des habitants et des services publics face aux jeunes s’est aujourd’hui nettement améliorée sur ce lieu. Les incivilités sont moins présentes et donc la sécurité règne enfin sur la place Graveson. Toutefois, de par les antécédents liés à ce lieu, le sentiment d’insécurité peut parfois refaire surface.

Aujourd’hui, que cette place soit utilisée comme lieu de passage ou lieu de rencontre, les jeunes en profitent autant que les habitants. De plus, les TSHM et les correspondants de nuit souhaitent répondre aux besoins des jeunes et des habitants en favorisant davantage le partage et le dialogue. Toutefois, cela nous interroge. En effet, la place Graveson est investie selon des préférences individuelles ou collectives. Certains y trouvent leur place en participant davantage à la vie collective tandis que d’autres n’en ressentent pas forcément le besoin et sont plus à l’aise dans l’anonymat. En tant que futurs travailleurs sociaux, nous nous posons donc la question suivante : Est-ce que la place Graveson ne devrait pas rester un lieu partagé où chacun s’y retrouve de la manière qu’il souhaite, c’est-à-dire libre de l’utiliser selon sa façon de vivre et ses propres valeurs ?

D’ailleurs, la police municipale semble aller dans ce sens-là lorsqu’elle mentionne :

“ Le but n’est pas de faire partir les jeunes mais que la place redevienne à tout le monde et que les gens osent y retourner ”

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Bibliographie

Chamboredon, J-C. (1971). La délinquance juvénile, essai de construction d’objet. Revue française de sociologie, 12(3), 349-359.

Castel, R. (2003). “ L’insécurité sociale : Qu’est-ce qu’être protégé ? ”. Editions du Seuil dans la collection “ La République des idées ”, 1-9.

Réalisation

Hélène Gapany (HETS Fribourg) – Marion Pasquier (HETS Fribourg) – Alexandre Pinto  (HETS Genève) – Lana Anis (HETS Genève) – Nicolas Mamin (HETS Genève)

 

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