L’évolution de la socialisation juvénile : de la responsabilité collective à la liberté individuelle

Depuis probablement toujours, les liens que nous avons avec les autres rythment notre vie. Pour le sociologue français, Serge Paugam (2014), quatre types de liens nous permettent d’évoluer dans nos sociétés — aujourd’hui hypermodernes. Avant tout, c’est notre famille (lien de filiation) qui peut nous soutenir moralement et financièrement. Dans un deuxième temps, l’entourage (lien de participation élective) qui relève de nos choix personnels, joue un rôle essentiel, par exemple, les amis ou la vie de couple, etc. Puis vient l’accès au monde du travail (lien organique), en passant par une formation — fondamentale dans un contexte comme le nôtre où le secteur tertiaire ne cesse de croître. Enfin, l’appartenance citoyenne, avec l’engagement dans la vie politique ou associative (lien de citoyenneté).

Nous nous sommes entretenus avec six habitants du quartier, d’âges et de sexes différents, au sujet de leur jeunesse ; afin de comparer l’influence de ces quatre liens sur leur vie.  Comment, à travers le temps, la jeunesse fait face au monde des adultes ? Nous souhaitons présenter, à travers ces entretiens, un regard sur le passé et jusqu’à nos jours, relatant l’expérience des différentes jeunesses. Nous vous proposons, ici, trois portraits générationnels sur des périodes de vingt ans.

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 « La commune est passée très vite d’un milieu rural à un lieu très urbanisé »

Jeunes des années 60' & 70'

 « On avait des groupements de jeunesse. Au départ, c’était plutôt religieux, mais par la suite ça s’est ouvert. »

« En 1969, j’avais l’habitude de faire des cabanes… »

Dans les années 60, Thônex était un village entouré de campagne, mais certains blocs d’immeubles commençaient à voir le jour. Nous comptions alors quelques 3000 habitants, pour en atteindre plus de 6600 à la fin des années 70.

L’église avait une place importante dans notre quotidien. C’est elle qui — souvent — proposait des activités de loisirs (le scout, la kermesse).  « On avait des groupements de jeunesse. Au départ, c’était plutôt religieux, mais par la suite ça s’est ouvert. » En effet, les premiers centres de loisirs allaient voir le jour.

« Je tenais beaucoup à travailler alors que mon mari ne voulait pas… »

À la maison, c’était papa qui était censé prendre les décisions pour toute la famille. Le paternalisme et le traditionalisme menaient donc le bal. « On était formatés à obéir à toutes autorités. » Le réseau familial était important au niveau de l’accès à l’emploi et du choix de celui-ci. Des cursus scolaires relativement courts comme l’obtention d’un certificat fédéral de capacité (CFC) nous permettaient d’accéder à une autonomie financière émancipatrice. Cette période d’après-guerre — les 30 Glorieuses— nous permettait de trouver du travail très facilement et d’évoluer, dans celui-ci, tout au long de notre vie. Certaines femmes commençaient à travailler elles aussi, bousculant alors les mœurs établies. Dans ce temps-là, on se mariait jeune, ce qui mettait fin à notre jeunesse. Ce contexte économique favorable nous permettait de faire diverses activités avec nos amis et notre famille. Ceux d’entre nous qui avaient la chance de posséder un deux-roues partaient faire des activités dans les environs, des balades, du sport, ce qui était synonyme de liberté.

« J’écoutais surtout du jazz et écoutais gentiment un peu de rock, car c’était le début. »

Nous écoutions de la musique à la radio, ceux qui avaient les moyens, possédaient un tourne-disque ou même une télévision. À ce moment-là, le classique et le jazz allaient devoir faire de la place à la musique pop rock et tout le mouvement hippie — surtout pour nous les jeunes. «Dans les années 68, j’avais 19 ans, mais je me rappelle encore de cette tendance gauchiste très revendicative.» Beaucoup de mouvements associatifs voyaient le jour et les revendications politiques donnaient lieu à des affrontements comme celui de Mai 68. L’autorité était remise en question, aussi à travers les blousons noirs et la culture jeune. 

Jeunes des années 80' & 90'

« Il y avait une espèce de rail, quand on était dans les rails tout allait bien. »

« (…) tout le monde se connaissait (…) »

Dans les années 80, Thônex continue sa densification. Géographiquement, les constructions la rapprochent de la ville de Genève. Cet essor démographique transforme cette commune qui abandonne son statut de zone rurale pour devenir une ville avec plus de 10 000 habitants. L’esprit villageois semble néanmoins demeurer. « À côté de la tour, les enfants jouaient (…), il y avait des belles fleurs, c’était entretenu, il y avait beaucoup de vie. »

« J’allais au Goulet, mais en cachette de mes parents, car dans le quartier tout le monde savait ce qui se passait rapidement. »

En tant que jeunes nous fréquentions le Centre de loisirs de Thônex et les associations sportives des Trois-Chêne. Nous pouvions aussi nous rencontrer dans des lieux alternatifs du canton de Genève. Ces endroits, tels que le squat du Goulet, étaient financièrement accessibles — à la plupart des gens — et la Culture Sociale y était à l’abri du mauvais temps.

« À l’époque j’écoutais tout ce qui était funk, comme du Maceo Parker. J’écoutais aussi un peu de rap, hip-hop. »

Nos goûts musicaux évoluaient, nous écoutions du rap ; c’était aussi le début de la musique électronique qui flirtait avec le mouvement punk. C’était l’époque où nous rêvions d’évasion, avec nos vélomoteurs ou le tram, on s’éloignait de Thônex pour découvrir d’autres horizons.

« J’avais des parents très impliqués à Thônex (…) dans les associations (…) donc oui j’étais beaucoup impliquée au niveau politique et citoyen. »

Certaines familles étaient bien établies et engagées dans la vie politique. Alors que d’autres, les étrangers, n’avaient pas le droit de vote — à moins d’être naturalisé.

Nos rapports familiaux plus souples, suite aux événements de Mai 68, nous ont permis de nous détacher du modèle familial traditionnel et de suivre d’autres voies.

« J’ai eu les bons tuyaux au bon moment c’est ce qui a facilité mon accès à la formation. »

L’accès au travail était facilité par notre réseau familial, nos amis, nos connaissances. La formation professionnelle avait de plus en plus d’importance suite au développement du secteur tertiaire ; cela dit un CFC permettait de vivre convenablement.

« Je fais appel à mon réseau (…) associatif, politique, familial (…) je suis très vite entrée dans la vie active. »

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Jeunes d'aujourd'hui

« Les jeunes représentent le futur ; il faudrait donc les écouter, faire avec eux (…) »

« Les personnes vers lesquelles me tourner en cas de soucis, je dirais ma famille, mon père, ma mère, mon grand frère. Ils sont mes modèles, j’apprends avec. Je sais qu’en cas de coup dur ils seront là pour m’aider. »

 Désormais, Thônex compte une population de plus de 14 000 habitants et fait partie intégrante du grand Genève.

Au niveau du soutien, nous pouvons compter sur notre famille, mais il n’est pas toujours évident de faire face à toutes les contraintes de la société. L’augmentation constante du coût de la vie, oblige certains parents à travailler plus.

En cas de soucis, nous pouvons aussi compter sur les Travailleurs sociaux hors murs (TSHM) ; aussi pour trouver des petits jobs. La vie à Genève coûte chère, mais grâce à la frontière qui est à proximité, nous pouvons aller en France pour nos achats.

« (…) pour des personnes qui n’ont pas suivi de chemins scolaires, c’est plus compliqué. »

Aujourd’hui, pour s’en sortir correctement il semble indispensable de suivre une formation de niveau universitaire. Cela prolonge considérablement le temps d’étude et son coût.

L’accès à l’emploi ne dépend pas que du réseau que l’on a, même si celui-ci peut être important. La compétition est parfois rude, car Genève attire des candidats du monde entier. C’est un peu chacun pour soi, cette perspective est parfois préoccupante. «Je ne sais pas si je pourrais compter sur le soutien de mes amis.»

« Aucun des jeunes que je côtoie n’est engagé ni au niveau politique ni au niveau associatif. »

Nos appartenances politiques et institutionnelles sont souvent remises en question. Il est difficile de faire confiance à la classe politique.

« (…) il ne faut pas nous [les jeunes] stigmatiser (…) »

Nous savons que nous sommes — en bonne partie — la cause du sentiment d’insécurité que ressentent nos aînés. Ce sentiment se traduit par davantage de répression à notre égard. Par ailleurs, nous traînons aussi à Chêne-Bourg et Chêne-Bougeries et les contrôles policiers sont moins soutenus que dans notre commune. Le système nous pousse à bout sans qu’aucune solution ne soit proposée. On se limite à déplacer le problème ailleurs.

« (…) je pense que si les adultes viennent à notre rencontre, ils vont délirer avec nous ! »

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Conclusion: les enjeux des temps hypermodernes

Notre société hypermoderne semble pousser les gens à l’individualisme ; ce qui contraste avec la solidarité d’après-guerre dans les communautés et l’État social. Cet état de fait n’est pas sans conséquence sur les inégalités sociales ; et sur les différents liens sociaux démontrés par Serge Paugam (2014).

A travers cette enquête, nous constatons que les liens de filiation et de participation élective nous semblent avoir peu changé. La famille et les amis sont toujours aussi importants dans la transition juvénile. Nous notons, cependant, une nette évolution concernant les liens organiques et les liens de citoyenneté. Par exemple, pour s’intégrer au monde du travail, l’accès à une bonne éducation et formation est une exigence, dans la société actuelle. Des cursus scolaires souvent plus longs repoussent l’accès à l’autonomie — en prolongeant la jeunesse. Les liens de citoyenneté nous semblent moins perceptibles dans notre société hypermoderne. Les jeunes ne semblent plus avoir confiance ou ne se reconnaissent que peu dans les modèles des structures traditionnelles telles que les associations ou les partis politiques. L’explosion démographique joue aussi un rôle important dans l’évolution des liens sociaux de la ville de Thônex.

Les étapes de passage — tel que le mariage menant à l’âge adulte — ne sont plus autant visibles que dans les années 1960. Malgré le plein emploi, la compétition est rude à Genève ; si on la compare à la période des 30 Glorieuses. Les liens sociaux sont alors déterminants pour pallier certains déséquilibres.

L’effritement des liens de participation élective et organique, ainsi que la disparition des étapes de passage, ne rendent-ils pas encore plus vulnérables les jeunes les plus précarisés ou en perte de repères ? Les TSHM opèrent dans ce sens, en allant à la rencontre des jeunes en créant du lien entre eux et la collectivité ; dans le but d’accompagner et de soutenir les personnes en ayant besoin. Ne serait-il donc pas intéressant que la collectivité et la solidarité soient réinventées et remises au-devant de la scène ?

Bibliographie

Morin, E. (1966). Adolescents en transition : Classe adolescente et classes sociales, aspiration au divertissement et aspiration à la vie bourgeoise dans une commune du Sud-Finistère. Revue Française De Sociologie, 7(4), p. 435-455.

Paugam, S. (2014). Intégration et inégalités : deux regards sociologiques à conjuguer in 23. Paugam (dir), L’intégration inégale, force, fragilité et rupture des liens sociaux, p. 1-23.

Réalisation

Di Carlo Christelle (HETS-GE), Garcia Angel (HETS-GE), Gonzalez Adriana (HETS-GE), Nachira Marco (HETS-GE), Suter Christophe (HETS-GE).

 

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